Une décennie d’épidémies de grippe aviaire hautement pathogène a, à maintes reprises, poussé les services vétérinaires français au-delà des limites des plans, procédures et ressources existants. Une nouvelle étude interdisciplinaire montre que la réussite de la gestion des foyers épidémiques a souvent reposé sur un « bricolage organisationnel » : l’adaptation en temps réel des outils, des personnes et des relations disponibles lorsque les procédures standardisées ne suffisaient plus à faire face à l’ampleur et à la complexité de la crise.
Cette étude s’écarte de l’analyse épidémiologique habituelle de la grippe aviaire hautement pathogène (HPAI) pour se concentrer plutôt sur les personnes et les organisations chargées de gérer les épidémies successives. Les chercheurs ont interrogé 12 acteurs impliqués dans la lutte contre la grippe aviaire hautement pathogène en France, notamment des responsables des services vétérinaires locaux, régionaux et nationaux, des experts de la faune sauvage, des vétérinaires avicoles du secteur privé et un représentant de l’industrie avicole. Les participants ont retracé l’évolution des stratégies de gestion au fil des vagues épidémiques successives.
Cinq vagues épidémiques ont submergé le système à plusieurs reprises
La France a connu cinq vagues majeures d’IAHP entre 2016 et 2023, initialement concentrées dans les zones d’élevage de canards du Sud-Ouest avant de s’étendre au bassin avicole du Grand Ouest en 2021–2022 et 2022–2023.
À elle seule, l’épidémie de 2021–2022 a entraîné des pertes de production directes estimées à 170 millions d’euros, les pertes indirectes s’élevant quant à elles à 705 millions d’euros.
Ces crises répétées ont mis en évidence les limites en matière d’effectifs, de logistique et de procédures standardisées de gestion des foyers. Les auteurs ont constaté que les stratégies et les ressources existantes s’avéraient souvent insuffisantes face aux situations rencontrées sur le terrain. Les services vétérinaires ont donc progressivement développé de nouvelles solutions opérationnelles plutôt que de se contenter de mettre en œuvre des plans d’urgence prédéfinis.
Le « bricolage organisationnel » s’est inscrit dans la lutte contre la maladie
Les chercheurs décrivent ce processus à l’aide d’un concept emprunté aux sciences de gestion : le bricolage organisationnel, qui consiste à réorganiser les ressources disponibles pour résoudre des problèmes imprévus.
Dans la pratique, les services vétérinaires ont dû adapter leurs procédures, redistribuer leurs ressources et créer de nouvelles formes de coordination à mesure que les épidémies évoluaient. L’étude identifie trois conditions qui ont rendu cela possible :
les compétences individuelles, notamment l’expertise technique et la capacité à communiquer et à négocier ;
la coordination et la confiance entre les autorités publiques, les vétérinaires privés et les acteurs du secteur avicole ;
et un environnement propice, comprenant des ressources humaines et matérielles suffisantes.
La préparation aux situations d’urgence ne peut pas reposer uniquement sur des protocoles de plus en plus détaillés. Les personnes chargées de gérer les épidémies ont également besoin d’une autonomie opérationnelle suffisante pour adapter ces protocoles lorsque les conditions réelles diffèrent de ce que les planificateurs avaient prévu.
La coopération entre les secteurs public et privé est devenue essentielle
La gouvernance vétérinaire française a toujours été relativement verticale, les services vétérinaires de l’État conservant la responsabilité formelle de la gestion des épidémies. Mais les crises répétées d’influenza aviaire hautement pathogène (IAHP) ont imposé une collaboration beaucoup plus étroite avec les vétérinaires privés, les organisations avicoles, les éleveurs, les spécialistes de la faune sauvage et les autorités régionales. Cela a pris une importance particulière car le secteur avicole français est très hétérogène, combinant production industrielle, élevages de canards, exploitations en libre parcours et modèles de production alternatifs de plus petite taille. Une mesure de lutte efficace dans un système de production peut donc s’avérer difficile à mettre en œuvre ou inadaptée dans un autre.
Les auteurs décrivent la gestion de l’IAHP comme un « problème épineux » : caractérisé par une épidémiologie changeante, de multiples parties prenantes, des contraintes contradictoires et l’absence de solution unique et permanente.
La vaccination modifie le problème mais ne le résout pas
La France a progressivement renforcé la lutte contre l’IAHP par le biais d’abattages, de restrictions de déplacement, d’exigences de biosécurité, de tests préalables au déplacement et de confinement obligatoire pendant les périodes à risque élevé. Un changement stratégique majeur est intervenu en octobre 2023 avec la vaccination obligatoire des canards à l’échelle nationale. Mais la vaccination n’a pas éliminé le défi organisationnel.
Des foyers se sont encore déclarés dans un contexte de vaccination, tandis que la vaccination elle-même engendre des exigences supplémentaires en matière de surveillance, de logistique et de financement. Les auteurs soutiennent donc que la préparation à long terme face à l’IAHP doit tenir compte non seulement des mesures techniques de lutte, mais aussi des capacités organisationnelles nécessaires pour les mettre en œuvre et les adapter.
Un écho opportun dans la nouvelle gouvernance française en matière de santé animale
Cette étude arrive à point nommé. Le 13 octobre 2026, la France a dévoilé un nouveau cadre de gouvernance en matière de santé animale visant explicitement à faire évoluer le système d’une gestion répétée des situations d’urgence vers une prévention, une surveillance et une préparation continues. Cette réforme renforce le rôle stratégique du CNOPSAV, instaure un nouveau comité opérationnel de santé animale et un comité scientifique dédié, et promeut des programmes sanitaires d’intérêt collectif permettant aux secteurs d’élevage de mettre en place des mesures de surveillance, de vaccination ou d’autres mesures préventives avant que les crises ne surviennent.
En ce sens, la réponse politique semble formaliser certains des enseignements décrits dans l’étude sur l’influenza aviaire hautement pathogène (HPAI) : une coordination plus claire, des capacités vétérinaires renforcées, de meilleurs systèmes de données et de surveillance, ainsi qu’une intégration plus étroite des acteurs publics et privés, tout en préservant la capacité à s’adapter lorsque les plans prédéfinis se heurtent à des réalités imprévues.
La préparation implique également de permettre l’adaptation
L’un des messages les plus forts de l’étude est que la résilience ne signifie pas suivre à la lettre les plans d’urgence. Une gestion efficace des épidémies nécessite une combinaison de préparation et de flexibilité. Les plans, les procédures et les chaînes de commandement restent essentiels, mais les responsables de la gestion des foyers épidémiques ont également besoin de l’autorité, des compétences, des ressources et de réseaux professionnels de confiance qui leur permettent de modifier ces plans lorsque les circonstances changent.
Cette dimension humaine et organisationnelle est souvent bien moins visible que les données de surveillance, la couverture vaccinale ou les courbes d’évolution de l’épidémie. Pourtant, après une décennie de grippe aviaire hautement pathogène en France, l’étude suggère qu’elle est devenue un élément central de la préparation vétérinaire, que la dernière réforme de la gouvernance française tente désormais d’institutionnaliser.
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