Une étude de modélisation à l'échelle mondiale propose une méthode permettant d'identifier les zones où le risque de transmission de la grippe aviaire est le plus élevé, en mesurant non seulement la présence d'oiseaux aquatiques, mais aussi l'intensité de leur fréquentation d'une zone tout au long de l'année. Cette approche permet d’identifier des zones à risque potentielles couvrant environ 14 % de la surface terrestre mondiale et met en évidence d’importantes lacunes en matière de surveillance, notamment en Afrique subsaharienne.
Les chercheurs ont mis au point un indicateur appelé « entropie d’activité des oiseaux aquatiques » (WAE) à partir de modèles de répartition mensuelle portant sur 779 espèces d’oiseaux aquatiques à travers le monde. Contrairement aux simples cartes de richesse en espèces, cet indicateur intègre à la fois la diversité des oiseaux aquatiques et la durée pendant laquelle les différentes espèces sont susceptibles de rester dans une zone donnée.
L’objectif était de déterminer si ces schémas pouvaient aider à expliquer où les virus de la grippe aviaire, en particulier le H5N1, sont détectés et où les contacts avec les humains, la volaille et le bétail peuvent créer des risques de transmission.
Une forte corrélation avec les cas signalés de grippe aviaire
Le modèle WAE a démontré un pouvoir explicatif substantiel concernant la répartition mondiale des cas détectés de grippe aviaire, avec une AUC de 0,87 après que les chercheurs eurent tenté d’exclure les foyers susceptibles de résulter principalement d’une transmission entre volailles. Le modèle est resté robuste dans le cadre de plusieurs analyses alternatives, y compris lorsque les sous-types adaptés à la volaille ont été exclus. Cela ne signifie pas que l’activité des oiseaux à elle seule permette de prédire un foyer épidémique. L’étude suggère plutôt que les zones fréquentées de manière répétée par diverses populations d’oiseaux aquatiques peuvent constituer un indicateur écologique utile permettant d’identifier les endroits où l’exposition aux virus de la grippe aviaire est plus probable.
14 % de la superficie terrestre mondiale identifiée comme des zones à risque potentielles
En utilisant son seuil WAE, l’étude a identifié des zones à risque d’exposition à la grippe aviaire couvrant environ 14 % de la superficie terrestre mondiale. La concentration de bétail et de population au sein de ces zones est particulièrement frappante. Les zones à risque situées aux États-Unis, dans l’Union européenne, en Chine et en Inde abritent, selon les estimations :
52 % de la population humaine mondiale exposée au sein des zones à risque modélisées
41 % du cheptel bovin
51 % de la volaille.
Ces recoupements illustrent pourquoi les interactions entre les oiseaux sauvages, le bétail et les humains restent au cœur de l’évaluation des risques liés à la grippe aviaire.
Les oiseaux aquatiques restent le groupe prioritaire à surveiller
L’analyse confirme l’importance particulière des oiseaux aquatiques. Aux États-Unis, les oiseaux aquatiques représentaient 84 % des oiseaux aquatiques hôtes confirmés de virus de la grippe aviaire dans l’ensemble de données et présentaient un fort chevauchement spatial avec le bétail. En Chine, l’activité des oiseaux aquatiques était également fortement corrélée à la densité de volaille.
Les oiseaux marins sont apparus comme un autre groupe important, en particulier dans les régions côtières. Dans l’UE, les zones associées aux oiseaux marins représentaient la grande majorité de la zone à risque attribuée à ce groupe fonctionnel. Les auteurs estiment que la surveillance future devrait donc être davantage ciblée sur les oiseaux d’eau et les oiseaux marins plutôt que de traiter tous les oiseaux sauvages de la même manière.
Une lacune majeure en matière de surveillance en Afrique
L’une des conclusions les plus marquantes concerne l’Afrique subsaharienne. Le modèle identifie plus de 300 millions d’hectares de zones à risque potentiel, soit environ 15 % du total mondial, en Afrique subsaharienne, alors que la région ne représente que moins de 1 % des cas positifs de grippe aviaire signalés.
Des pays tels que la Tanzanie, l’Éthiopie et la Zambie comptent chacun plus de 34 millions d’hectares de zones à risque prévues, bien qu’ils n’aient enregistré que peu ou pas de cas dans les données de surveillance sous-jacentes. Pour les auteurs, cet écart ne signifie probablement pas que le risque est inexistant. Il pourrait plutôt refléter des différences substantielles dans l’intensité de la surveillance entre les régions.
De la détection des foyers à l’alerte précoce écologique
La principale contribution de cette étude est donc d’ordre méthodologique. La plupart des cartes de risque de grippe aviaire s’appuient largement sur les historiques des épidémies passées. Or, ces données sont influencées par l’intensité avec laquelle les pays testent les animaux et signalent les infections. Les zones où la surveillance est insuffisante peuvent donc apparaître comme présentant un risque artificiellement faible.
En intégrant l’écologie des oiseaux indépendamment des épidémies signalées, le WAE pourrait aider à identifier des « zones silencieuses » où la surveillance devrait être renforcée avant que de nombreux cas ne soient détectés.
Les auteurs soulignent néanmoins que cet indicateur ne constitue pas un système de prévision autonome. Il rend compte de l’activité agrégée des oiseaux aquatiques et ne permet pas de déterminer quelles espèces individuelles jouent le rôle le plus important dans la transmission de souches virales particulières.
La surveillance des oiseaux sauvages pourrait gagner en efficacité si elle ne se concentrait pas uniquement sur les voies migratoires, mais également sur les zones où la diversité des oiseaux aquatiques, leur durée de séjour et la densité de la population avicole, bovine ou humaine se recoupent.
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